Poet-O : Rencontre avec le Poète de Central Park
Poet-O : Rencontre avec le Poète de Central Park
jeudi 20 avril 2000
Par Hugues Mertens
- À la mémoire d'Isidore Block, décédé le 17 avril 2003 -
Central Park, le printemps commence à faire son oeuvre sur ce fascinant coin de nature new-yorkais. Luxuriant, intrigant, décor de tant de légendes, objet de tant de rêves, le poumon de la mégapole semble n'être qu'un anachronisme ; un milieu naturel incomparable bordé de la ville la plus folle du monde. Le contraste est saisissant...
Si la légende de Central Park est riche d'histoire et de beautés naturelles, elle l'est également grâce à ses visiteurs ; sportifs de toutes corporations, autochtones, touristes, vagabonds et, probablement en compagnie de tout ce peuple, le "sans-logis" le plus atypique au monde :
Poet-O ...
La destinée d'un homme peut-être exceptionnelle sans pour autant l'avoir couvert de gloire. Isidore Block alias Poet-O est né en 1920... dans le parc, à un endroit où jadis étaient érigées de modestes cabanes de berger (Sheep Meadow). Benjamin de quatre enfants, jamais il ne reçut d'éducation, mais il apprit à lire et à écrire de lui-même. À plus de 80 ans, il entretient toujours l'espoir de devenir célèbre pour sa poésie... Pourquoi n'y avoir pas réussi à ce jour ? "Personne ne voudrait me donner ma chance..." récrimine-t-il, imputant cet état de fait à sa troublante ressemblance avec Ed Koch, Maire de New York de 1977 à 1989 à qui la cité doit bon gré mal gré la restauration de sa stabilité fiscale et budgétaire.
"Ring the bell make a wish and your wish come true !!!" s'exclame-t-il tout au long de ses pérégrinations, invitant chaque personne se trouvant sur sa trajectoire à lui offrir la charité en échange de son précieux enchantement. Il s'assied volontiers à vos côtés, stoppant son caddie rempli de poésie et autres objets hétéroclites soigneusement protégés à grand renfort de sachets en plastique à l'épreuve des brusques averses new-yorkaises. Il vous propose de faire tinter sa célèbre cloche à la forme de licorne cabrée, votre voeu se réalisera...
"Any language" précise-t-il avec prévenance. Déposez quelques "cents" dans son plateau et vous serez exaucés...
Sur foi de votre sympathie, et à l'unique condition que la confiance se soit installée au fil de la conversation, le vieil homme vous convie à partager sa poésie. Hélas, atteint de diabète, les yeux fatigués, il s'excuse avec humilité de ne pouvoir vous la déclamer avec toute l'éloquence qu'elle mérite, Poet-O est presque aveugle et ne peut s'offrir de nouvelles lunettes. Pourtant, s'il est question de révolte, la verve n'est plus que litote lorsque résonnent ses vers, souvent empreints du trouble séditieux causé par l'exclusion. Ainsi, celui qui me fut dédicacé, décrit une arrestation arbitraire dont il fut victime, à la suite d’un monologue nocturne avec un antique miroir sur Madison Avenue...
À deux pas, la frénésie de la City bat son plein, mais il prend le temps de vous parler de l'aventure de sa vie autant qu'il est prêt à écouter la vôtre. Un autre jour, il fut enfermé dans une institution pour aliénés, victime de la bienveillance de quelques religieuses qui, une nuit dans le parc, l'ont aperçu alors qu'il dormait, cerné par des rats. "Ils ne m'auraient pas ennuyé, ils connaissent mon odeur..." se défend-t-il, ajoutant : "les gens sont fous, ils parlent à leur chien et lorsqu'on leur adresse la parole, ils détournent leur regard".
Qu'es-tu venu chercher dans cette ville de fous, as-tu un toit pour la nuit ? m'interroge-t-il soudain ; Isy, ainsi que le surnomment les membres de la communauté des sans-abris, est le président-fondateur de la "Street People Union" depuis plus de 20 ans. Cette association compte à présent plus de 500 membres à travers Manhattan. Dans Central Park, les clochards ont chacun leur territoire de prospection des poubelles assigné, Poet-O est persuadé que cette forme d'organisation peut aider davantage les "homeless" du parc. "Les valeurs humaines des gens de la rue sont méconnues".
De cette rencontre, j'ai acquis la conviction que le marginal devrait être l'homme qui récuse sa propre éthique pour puiser dans celle qui trace un chemin distant de sa personnalité et cela, par envie ou profit. La nature humaine n'est-elle pas humblement la filiation de Mère Nature.
À force de durabilité, la cloche du poète n'a cessé de tinter et sa vie s'est teintée de rencontres avec de nombreuses personnes célèbres... Isidore se remémore volontiers Barbra Streisand, il y a quelques années, elle lui aurait de surcroît apporté son assistance en personne, lui confectionnant, son repas favori, constitué de fromage blanc et de saumon fumé. Woody Allen, fit résonner l'instrument de la fortune près de la statue d'Alice au Pays des Merveilles. Mais l'anecdote la plus poignante concerne John Lennon, qui craignant de bénéficier de grâces que de moins nantis auraient pu lui envier, répondit à la directive d'Isidore : "je ne peux pas faire cela, Poet-O". Yoko Ono qui eut sans doute un meilleur Karma répliqua "donne-moi cette cloche, et je la ferai tinter". C'était alors la fin de l'automne, c'était décembre, c'était 1980 et trois jours plus tard, le 8 décembre, John Lennon mourait assassiné...
"John Lennon should have rang that bell" conclut le poète un peu amèrement.
Poet-O vit maintenant sous le toit d'un home pour personnes âgées à proximité du parc, mais occasionnellement, il lui arrive encore de dormir dans son formidable jardin, où il connaît le nom de chaque écureuil. "To keep in touch"...
Isy, le "homeless" dont l'histoire ressemble à un conte ...


Tous les jours encore, des fans se réunissent autour du monument aménagé dans Central Park, juste en face du Dakota Building à l'entrée duquel Lennon fut assassiné.
Cet endroit du parc a été aménagé à la demande de Yoko Ono qui en finance l'entretien et porte le nom de "Strawberry Fields", en hommage au célèbre titre des Beatles (72nd Street West).
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